ENTRE ROUTINE ET ADRÉNALINE
Une organisation à l’image d’une capitale plurielle
Souvent réduite à sa seule ville centre, la région de Bruxelles-Capitale abrite en réalité une organisation des secours unique en Belgique. Depuis l’incendie tragique de l’Innovation en 1967, qui fit 251 victimes et marqua toute la nation, les 19 communes de la région ont uni leurs forces pour créer un service régional d’incendie et d’aide médicale urgente. Aujourd’hui, les Bruxellois ont su tirer les leçons de ces drames pour bâtir un système performant, inclusif et adapté aux défis et aux spécificités de leur territoire: densité urbaine, bilinguisme, diversité des risques et évolution constante des normes.
Vue de l’étranger, la région Bruxelles-Capitale est souvent assimilée à la ville de Bruxelles elle-même. Pourtant, elle est composée de 19 communes formant l’agglomération bruxelloise. A l’image de la Belgique, Bruxelles-Capitale dispose de multiples niveaux de gouvernance : communal, régional, fédéral, mais aussi communautaires, avec des institutions distinctes pour les Bruxellois francophones et néerlandophones, notamment dans les domaines de l’éducation et de la culture.
« C’est plus facile qu’ailleurs en Belgique parce qu’il y a des zones de secours regroupant plusieurs communes, avec un conseil de zone où les bourgmestres sont représentés et un président de zone qui est un bourgmestre également. Nous sommes engagés par la Région et opérons donc en tant que service d’incendie régional qui couvre les 19 communes. Nous n’avons donc pas directement affaire avec les bourgmestres, nous traitons directement avec la Région et les ministères, pas avec les bourgmestres », explique le Major Vandenberghe.
Un incendie fondateur, une organisation unifiée
Avant la création du service régional, la région comptait cinq services de secours distincts. Le dramatique incendie de 1967 a accéléré leur fusion en créant la première zone de secours de Belgique. Ce sinistre, dit « l’incendie de l’Innovation », du nom du grand magasin Art Nouveau conçu par Victor Horta et complètement détruit par les flammes, dura plusieurs jours et causa la mort de 251 personnes. « Cet événement a traumatisé le pays. Il a mis en lumière de nombreux dysfonctionnements, notamment des problèmes de raccordement et des procédures divergentes. Il fallait absolument changer cela », relate le Major Vandenberghe.
Une caserne centrales et sept postes avancés
« La caserne centrale, construite en 1972, abrite les officiers et tout le personnel de l’état-major, ainsi que l’atelier de maintenance. Toutes les réparations des véhicules, de la simple roue à la carrosserie en passant par les échelles et autopompes, y sont réalisées », détaille le Caporal Luc Van Ussel. Il y a constamment trois véhicules d’officiers prêts à partir en intervention, toujours accompagnés d’une auto-échelle et d’une autopompe. Ils couvrent toute l’agglomération, jusqu’aux limites d’Uccle, Jette ou Evere. Pour chaque départ, un convoi du poste avancé concerné part systématiquement. »
Ambulance et secours médicaux
Le Service d’incendie et d’aide médicale urgente de la région de Bruxelles-Capitale dispose de sept PASI (Postes avancés du service incendie) pour les départs mixtes pompiers/ambulances, et de deux postes réservés aux ambulances. La grande majorité des ambulances (34 à 35 sur 38 au total) sont gérées par les pompiers bruxellois. Le reste dépend principalement de la Croix-Rouge, qui possède elle-même deux postes avancés. « Les ambulances assurent 85 à 90 % des interventions. Elles paraissent peu nombreuses à la caserne centrale car elles sont le plus souvent en action », note le Major Vandenberghe.
Certaines gardes de 24 heures attribuent à certains pompiers des rôles exclusifs d’ambulancier – reconnaissables de tous en Belgique à leur uniforme vert et jaune fluo, standardisé à l’échelle belge. « Il y a la notion du “ni toujours, ni jamais“, c’est-à-dire que tout le monde participe aux missions d’ambulancier, mais personne ne le fait tout le temps », précise-t-il.
Recrutement et évolution des profils
Chaque année, environ 4 000 candidats passent les sélections qui comportent des épreuves cognitives, tests de personnalité et défis physiques. « Jusqu’aux années 2000, il fallait être un homme belge mesurant au moins 1,60 m. Depuis, le métier s’est ouvert aux femmes et aux ressortissants européens, sans restriction de taille », ajoute le Major. L’effectif total des pompiers de Bruxelles compte environ 1 150 personnes, dont seulement 16 femmes – parmi lesquelles cinq nouvelles recrues. « Dans l’inconscient collectif, ce n’était pas un métier pour les femmes, mais la société évolue. Elles apportent une diversité indispensable à la reconnaissance de notre service. Si nous n’évoluons pas avec la société, nous serons vus différemment », souligne le Major Vandenberghe.
Bilinguisme, une spécificité bruxelloise
Les services de secours aux personnes doivent intervenir dans les deux langues officielles : le français et le néerlandais. Environ 70 % du personnel est francophone, 30 % néerlandophone. Cela reflète partiellement la proportion des interventions, avec 90 % en français et 10 % en néerlandais. Les recrues suivent des cours pour améliorer leur maîtrise de leur « seconde » langue. « Dans la caserne, des affinités humaines se créent : tout le monde se comprend, même si les francophones ont parfois plus de mal avec le néerlandais », rapporte le Major Vandenberghe.
Jeudi, 8 h, Bruxelles se réveille sous un soleil éclatant en cette fin juin. À la 21e compagnie, la relève démarre avec la traditionnelle prise de service pour 24 heures. La cinquantaine de pompiers plaisantent jusqu’à ce que le sergent-major Francotte s’impose avec autorité : « Silence, s’il vous plaît ! ». C’est l’heure de l’appel du matin, qui se déroule en français, ponctué de quelques « Aanwezig ! » (« Présent ! ») en néerlandais. Les informations majeures, comme la météo – « de fortes chaleurs aujourd’hui, pas d’exercice, faites attention à vous et hydratez-vous » –, sont systématiquement répétées en néerlandais pour tous.
Une caserne bien orchestrée
Une fois le matériel vérifié et l’inventaire effectué, place à la pause café et aux viennoiseries dans le réfectoire. Guan, sergent au physique imposant, 21 ans de métier, présente le déroulé de la journée : sport en salle, corvées, repas, sieste, exercice, instruction, second tour de sport, puis temps libre à partir de 18 h. Chacun, cependant, assure des tâches spécifiques jusqu’au soir.
« C’est fou qu’on soit en début d’après-midi et qu’il n’y ait eu encore aucune intervention aujourd’hui. » Il ne faut jamais parler trop vite. À 13 h 30, première sortie : une fuite de gaz dans une entreprise de Saint-Gilles. L’officier Vandermergel évoque les nombreux bâtiments anciens de la capitale, non conformes, souvent sans détecteurs de fumée et, parfois, dans des contextes sociaux complexes.
Interventions sous tension
En fin d’après-midi, l’alerte incendie résonne sur les haut-parleurs de la caserne. Une voix grave préenregistrée annonce froidement « Alerte. Départ incendie. ». Les bruits des bottes résonnent immédiatement dans le bâtiment. Quelques petites minutes suffisent pour qu’ils atteignent l’incendie, situé à un kilomètre de la caserne, sur la Chaussée d’Anvers. Depuis la nacelle, à 30 mètres de haut, ils découvrent un hangar en briques, envahi de fumées noires ; on y distingue nettement le rouge vermillon du brasier. Les lances à eau entrent en action, soutenues par une seconde équipe munie d’une autopompe venue du parc voisin. Les fumées s’éclaircissent, le feu est maîtrisé mais perdure, tout comme le mystère au sujet de la cause de l’incendie. Personne ne semble capable de dire clairement ce que contient ce hangar.
La canicule et la lourdeur des équipements rendent difficilement supportables les émanations de chaleur du feu. Après une heure d’efforts, les visages écarlates des pompiers émergent des fumées. Ils se délestent de leurs équipements, épuisés, tandis que les ambulanciers leur tendent des bouteilles d’eau. « Le camion ravitaillement est là ! », lance un collègue en désignant un camping-car rouge, chargé de boissons et de gaufres.
Le principal objectif reste d’éviter une propagation aux hangars mitoyens. Évidemment inquiet, le locataire de l’un d’eux veille depuis plus d’une heure sur sa marchandise stockée. À l’intérieur, les pompiers surveillent, à l’aide d’une caméra thermique, la température du mur adjacent tout en l’aspergeant avec une solution liquide extrêmement moussante. « On met de l’eau avec un émulseur dédié aux feux de classe A, c’est-à-dire sur tout ce qui est solide, comme le bois. Cela diminue la tension superficielle de l’eau, augmente l’effet mouillant et donc le pouvoir de refroidissement de l’eau. »
Un homme ébahi débarque dans l’arrière-cour vêtu d’un costume impeccable qui contraste avec les tenues des pompiers encrassées et imprégnées de l’odeur des fumées. Il constate l’ampleur de la destruction du hangar encore enflammé et s’adresse au Sergent Éric : « Je suis le propriétaire depuis 1986 et ça a toujours été muré. Ce local est inoccupé depuis au moins quarante ans. Je n’ai aucune idée de ce qu’il y a dedans. On a plusieurs immeubles ici qu’on est en train de refaire petit à petit. »
L’incendie s’avère extrêmement long à éteindre complètement. Il résiste jusque tard dans la nuit, nécessitant plusieurs rotations d’autopompes.
Simulation grander nature chez Totalenergies
Le lundi suivant, un exercice est mené dans un dépôt de carburant sur le site de TotalEnergies, au Port de Bruxelles, le long du canal de Willebroek. Le caporal Luc Van Ussel explique : « L’objectif du jour est de tester l’alimentation en eau et la sécurité autour des tanks de fuel, certaines dépassant 30 000 litres. Ce sont de gros bassins qui font plusieurs mètres de hauteur et de circonférence. »
En effet, le site est impressionnant. Six gigantesques cuves blanches dominent le paysage industriel de ce quartier historiquement industriel. Major Dagnelie, responsable de la planification des catastrophes à la caserne de Bruxelles, insiste sur l’importance de ce contrôle : « Dans le cadre de son processus d’audit interne, TotalEnergies doit faire régulièrement des exercices sur ses sites à risque comme celui-ci. Ces dernières années, nous avons réalisé plusieurs fois des exercices avec des scénarios incendie relativement classiques comme des feux de cuve ou de chargement. Cette année, nous avons voulu tester toute l’alimentation en eau d’extinction. On vérifie chaque vanne, chaque raccord pour s’assurer que tout est fonctionnel. Tout défaut est recensé pour garantir la sécurité. »
Du feu sous-terrain aux drames domestiques
En début d’après-midi, une alerte signale un incendie dans un parking souterrain sur la commune de Saint-Gilles. La radio annonce « un important dégagement de fumée mais le feu aurait été éteint par le boucher de la boutique d’en face ». À l’arrivée des pompiers, l’entrée n’est plus qu’un tunnel sombre complètement enfumé dans lequel ils disparaissent l’un après l’autre. Grâce à l’intervention rapide du commerçant voisin, le sinistre semble maîtrisé, mais les pompiers vérifient minutieusement tout risque de reprise. Le nouveau tableau électrique, installé il y a deux jours, aurait flambé. L’électricien de l’entreprise responsable est d’ailleurs de l’autre côté de la chaussée, il attend de pouvoir se rendre sur les lieux.
L’officier Jalet supervise la ventilation, cruciale pour éviter d’attiser d’éventuels foyers résiduels : « On va utiliser d’énormes ventilateurs pour vider la fumée du parking mais il faut avant tout s’assurer qu’il n’y a plus de départ de feu possible. Autrement, la ventilation ne fera que l’attiser. » Les silhouettes des pompiers se dessinent à nouveau dans le voile dense de fumée. Ils ressortent et donnent le signal à l’officier. Le vrombissement des ventilateurs branchés à des groupes électrogènes fait un boucan d’enfer.
Une fois le parking désenfumé, l’officier descend avec l’électricien voir l’état du tableau électrique qui a bel et bien flambé. Sur place, ils découvrent des amas de plastique fondu – de couleur blanche à l’origine – qui ont viré au noir le plus profond. Tout juste installé, le tableau est totalement calciné, témoin de la violence du feu. Après désenfumage et inspection, pompiers et électricien établissent ensemble le bilan des dégâts.
Sur le trajet du retour à la caserne, la radio annonce un feu de cuisine à Molenbeek, avec de nombreuses victimes à prendre en charge. « Nous ne sommes pas très loin, on va s’y rendre pour mettre en place un chantier d’appui médical », annonce l’officier Jalet. Trois ambulances sur place ont déjà pris en charge une partie des blessés, dont un adolescent pris de vomissements continus à cause des fumées inhalées, et, à côté de lui, son petit frère placé sous oxygène. Le feu est contenu, mais le bâtiment est encore fumant. La rue est étroite et agitée. Beaucoup de badauds assistent à la scène derrière les cordons de sécurité.
Au pied de l’immeuble en effervescence, plusieurs femmes intoxiquées attendent d’être prises en charge. L’une d’elles, plus âgée, serre son chat sauvé des flammes ; l’officier Jalet s’empresse de l’accompagner, ainsi que les autres victimes, vers les renforts sanitaires.
Une quinzaine de minutes plus tard, l’incendie est circonscrit et le bâtiment désenfumé. La famille vivant dans l’appartement où s’est déclaré l’incendie devra être relogée. L’officier y raccompagne le père pour lui permettre de récupérer quelques effets personnels. Son logement est indemne exceptée la cuisine, ravagée par l’extincteur à poudre ; elle arbore une teinte bleuâtre insolite, tandis que la gazinière réduite en cendres révèle l’origine du départ du feu : une casserole oubliée sur le feu… Dans les ambulances, l’état des personnes blessées est stable. Le transfert vers les différents hôpitaux de Bruxelles s’organise, en veillant à ne pas séparer les proches.
Un diner qui bascule en soirée mouvementée
Retour à la caserne. Le sergent Johny cuisine une paella pour fêter sa promotion. Vers 20 h, il commence à servir les premières assiettes aux gourmands les plus affamés. Alors que certains décortiquent encore leurs gambas, les lumières du plafond passent soudainement au rouge, plongeant le réfectoire dans un silence total. Une seconde plus tard, une nouvelle alerte retentit. « Alerte. Départ incendie. ». Tous les grands gaillards abandonnent leurs assiettes et se lèvent d’un seul coup pour rejoindre les camions en glissant sur les barres Halligan.
La radio annonce un feu d’appartement à Berchem-Sainte-Agathe, avec plusieurs victimes à secourir dans le bâtiment. « La femme de l’appartement qui brûle dit qu’elle est partie en laissant son fils, dont la chambre serait en proie aux flammes. » Les informations arrivent au compte-gouttes, apportant chacune son lot de gravité.
L’immeuble fait l’angle entre la rue de Ganshoren et l’avenue de Charles-Quint. C’est sur ce large boulevard – avec en arrière-plan, la Basilique de Koekelberg du haut de ses 93 mètres, baignée par les derniers rayons du soleil – que les pompiers se déploient avec deux camions autopompes.
L’incendie est spectaculaire. Des flammes denses jaillissent avec violence de la baie vitrée du premier étage et la combustion est si vive qu’elle résonne d’un bruit sourd. « Ça clashe dehors », dit-on en vieux bruxellois pour qualifier un feu pleinement développé qui s’échappe de l’immeuble.
Les pompiers expérimentés se mobilisent sur plusieurs fronts. Une lance à eau pénètre dans le bâtiment et deux pompiers, chacun sur sa propre nacelle, inspectent chaque côté de l’immeuble à la recherche d’éventuelles personnes encore bloquées. C’est un ballet rapide, millimétré, où chacun s’active en connaissant son rôle à la perfection. Très vite, ils viennent à bout des flammes mais l’enfant signalé, dans la confusion ambiante, reste introuvable.
Le travail est encore long pour sécuriser le bâtiment et s’assurer que l’incendie ne redémarre pas. La chambre est aspergée et les pans de murs cramoisis sont arrachés. Chaque objet ou mobilier encore chaud est jeté par la fenêtre, s’écrasant sur le goudron pour peu à peu former un tas qui sera continuellement arrosé pendant un quart d’heure.
Le calme finit par revenir, laissant les pompiers aux visages cendrés, épuisés et couverts de suie. Tous les pompiers dépêchés peuvent enfin reprendre leur souffle et s’hydrater. Il fait si chaud en ce début d’été !
L’Officier Jamart est le dernier sur les lieux pour régler les ultimes détails avec les policiers. C’est à ce moment-là qu’un homme d’une soixantaine d’années, chemise rayée bleu et blanc rentrée dans le pantalon, débarque. C’est le bourgmestre de la commune Berchem-Sainte-Agathe, venu s’informer. Il semble contrarié par les mauvaises informations reçues sur la localisation de l’incendie. L’officier donne ses conclusions. « Nous avons été confrontés à un feu violent. Nous avons évacué sept personnes, qui ont été transportées à l’hôpital pour intoxication. La cage d’escalier est pleine de suie et impraticable. Le premier étage est inhabitable, l’électricité et le gaz ont été fermés. Les deuxième et troisième étages sont aussi impactés. Nous avons conseillé aux propriétaires de faire venir une entreprise de nettoyage. Enfin, le relogement s’organise : d’après la police, les habitant seront accueillis par leurs familles. »
Ce soir-là, de retour à la caserne, les pompiers peuvent enfin savourer la paella cuisinée par le sergent Johny en l’honneur de sa promotion. Leurs collègues restés sur place ont soigneusement mis de côté leurs assiettes délaissées précipitamment, symbole d’une camaraderie inébranlable qui donne sens à leur difficile et périlleux métier.
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